Lire, c’est aussi se laisser happer par les yeux d’un.e autre. Découvrir la façon dont il.elle croque l’humanité. Voir avec le regard qu’il.elle pose sur le monde.
Et écrire, c’est offrir son propre regard à ceux qui voudront bien nous lire.
Je fais partie d’un cercle d’auteures. C’est la plus belle chose qui me soit arrivée dans ma vie d’écrivaine cette année. Un club de soutien. Une communauté d’intérêts. Nous nous retrouvons une fois par mois, et dans chaque intervalle, nous restons en lien, dès que l’une exprime un besoin. Cette tribu est un chaudron : pour écrire à plusieurs mains, se partager des textes pour avis, poser les doutes, s’en amuser, jouer avec l’essence de notre créativité, se soutenir, s’inspirer les unes les autres, se partager nos trucs et astuces pour continuer de progresser.
Ce qui me plait tant aussi, dans ce que je vis avec Marion, Cécile, Rachel et Alia, c’est ce mélange entre apprendre à les connaitre, et voir avec leur propre regard, quand je les lis.
Ce dernier point me fascine. Voyez un peu pourquoi :
« Il était presque deux heures désormais et seule face à sa bougie, sur son coussin de méditation, respirant profondément, elle guettait le sommeil. Elle n’était qu’attente. Il viendrait, elle le savait, il connaissait le chemin ce teigneux, appartement 12, porte de droite et alors les images lancinantes de cet enfant étendu et de sa mère muette s’estomperaient. » (Alia)
« La vérité, c’est que Lov était propriétaire d’un gros bateau de pêche, qu’il avait un mousse et un marin, et qu’ils venaient tous trois de faire une pêche miraculeuse. Quand ils s’étaient amarrés au port, entre chien et loup, on avait vu le pont du bateau briller de milliers d’écailles argentées. C’était comme si cette cargaison phosphorescente éclairait doucement, par dessous, les visages heureux des trois hommes. » (Marion)
« L’onde électrique de l’ovation la saisit, galvanisant tout son être, poussant son cœur à bloc, pompant dans ses ressources vitales comme jamais. Les bras levés, elle salua de tous côtés, se baignant dans la chaleur des projecteurs, puis harangua la foule de quelques cris rauques que ponctuaient ses poings dressés. Les applaudissements lui parvenaient en vagues successives. Des racines de ses cheveux rêches aux plantes de ses pieds comprimés et jusque dans ses muqueuses, une humidité délicieuse afflua. » (Rachel)
« Daisy Trump s’agitait sur son fauteuil : cette coiffeuse n’en finissait pas ! Déjà quinze minutes qu’elle s’affairait autour d’elle en pure perte. D’autres avaient déjà essayé de faire quelque chose du crin blond récalcitrant dont la nature l’avait dotée. Pour la même absence de résultat. » (Cécile)
Vous les voyez vous aussi, ces pépites faites de mots ? Et pourtant, chaque auteur.e aurait plutôt tendance à voir la banalité dans ses propres écrits. Il y a aussi deux hommes qui écrivent et que j’admire tout particulièrement ces jours-ci.
« Dans les épreuves qu’elle rencontre, certaines sont aussi morales. Ida souffre tellement que, souvent, sa douleur se transforme en haine, en rage, en divagations. Dans ces moments-là, elle a besoin de dénicher un coupable de ses malheurs, un responsable qui ne soit pas elle. À l’examen de conscience, elle préfère la désignation d’un ennemi. »
Ce premier, c’est Eric-Emmanuel Schmitt, dans son roman « La femme au miroir » qui vient de poser une trace indélébile sur mon âme. Et puis il y a aussi :
« La route est l’analogie clichée d’un chemin de convalescence, ou d’une guérison que nous souhaitons nous offrir à nous-même. C’est un voyage qu’il est plus facile d’entreprendre, pour arriver à destination, lorsque nous en connaissons l’itinéraire. Je crois aux changements subtils, nous ne devrions jamais nous comparer à qui que ce soit, seulement à qui nous étions hier. Et trouver la vraie raison pour laquelle nous avons pris la route est la meilleure façon de réussir à rentrer un jour… »
Et ce second texte, il est de l’homme que j’aime, qui écrit son propre blog, Shadow to the light.
L’écriture a cela d’universel que par ce regard que nous nous offrons mutuellement, nous nous connectons les uns aux autres.
Je viens de passer trois mois hors des sentiers de l’écriture de fiction. Happée par d’autres envies que j’ai écoutées. D’autres projets que j’ai réalisés. C’était bien. Mais je peux maintenant revenir à mes projets d’écriture. Et ça c’est bien mieux. Pour être cet autre qui vous donne à voir avec mon propre regard.
Mon été commence donc aux sons de cette citation de Bill Moyers : « La créativité c’est percer le banal pour trouver le merveilleux. »


Laisser un commentaire