Mon premier roman, auto-édité il y a deux ans, a rencontré ses deux cents premiers lecteurs. Parmi eux, il y a ceux qui me connaissent et qui ont voulu poser à l’écrivaine des questions sur le making of. Certains m’ont dit : « Mais alors, et cette scène, elle te vient d’où ? », « T’as fugué toi aussi, comme Charline ? » ou encore « On voit bien que t’as vécu des choses très dures et que tu devais les exprimer ».
Sauf que rien de ce qu’il arrive à mes personnages n’est autobiographique. Ni le viol, ni le secret de famille, ni le glauque de cette maison mystérieuse, ni les avortements clandestins.
Parce que dans la tête de l’écrivain, la matière littéraire est bien plus large que celle de notre vie réelle. Comment est-ce possible ? D’où viennent nos idées pour qu’une fois retranscrites, elles portent toute la saveur de l’authentique ?
La question était encore ouverte quand j’ai lu Française, le dernier roman d’Alexandre Jardin. C’est l’histoire de Kelly. Elle est impétueuse Kelly, gourmande, affranchie, épanouie. Elle voltige de sensualités en orgasmes en rafale. Elle nous dévoile son monde intérieur, son coeur, son regard sur les hommes, sa colère et ses envies d’autrement. Elle est si réelle Kelly, que j’ai traversé ce livre dans sa chair, dans son corps de femme. Créé par un homme. Ça m’a décoiffée.
Et j’y ai trouvé un début de réponse. Il y a, chez l’écrivain, une capacité d’observer, de s’extraire de soi. De se laisser nourrir par bien plus vaste que soi. Il n’y a que l’étincelle qui s’allume dans le réel. Tout le reste, ensuite, est fantaisie, alchimie, degré intense d’attention à l’autre et capacité à se lier et à aimer l’humain.
Rien de tout ça ne se passe dans la tête puisque c’est émotionnel… Il aurait fallu titrer « dans les tripes de l’écrivain ».
Il y a longtemps, peut-être cinq ou dix ans, j’ai vécu une étincelle. Née d’une chanson de Shakira. Cette étincelle m’a fait rire et s’est logée quelque part en moi où seule la surprise peut laisser une trace indélébile. Et devenir matière à roman. Traduit en français, Shakira chante « J’arrive pas à me souvenir que je dois t’oublier ». C’est parfait. Ça a le potentiel d’une histoire tendre, ou pathétique, au choix. Je n’ai jamais vécu ça dans ma vie amoureuse. Mais il n’en faut pas plus pour pouvoir caractériser le schéma amoureux d’Eloïse, un des six personnages femme de mon nouveau roman. Écrire, c’est jouer et inventer. C’est ainsi que se met en oeuvre la fiction, grâce au pouvoir de la créativité, sans limites. Et quand les personnages sont tellement sincères qu’ils semblent réels, c’est avant tout le signe que ça fonctionne. La preuve que l’histoire est une réussite. Je conclue sur ces quelques mots empruntés aux réseaux sociaux, parce qu’eux aussi sont drôles : « Mes protagonistes ne sont pas des personnes du réel. Mais si la chaussure te va, tu peux la porter Cendrillon. »


Répondre à germoraline Annuler la réponse.