Comment peut-on faire connaître un sujet si on n’a même pas le mot en français pour le dire ? En premier lieu, ça m’énerve. Puis je me raisonne et me dis, tant qu’à parler anglais couramment, autant que je serve de passerelle. Le gaslighting donc. Je vous explique ?
Ça tient de l’invraisemblable ceci dit. Soyez prévenus. Les réactions de l’être normal seront de type « Non, c’est pas possible… » suivies d’une forme d’effroi à s’imaginer l’existence de tels comportements.
En voici quelques exemples.
Se faire voler ses lunettes par sa collègue, que l’on voit sortir de notre bureau, et l’entendre dire que ce n’est pas elle, qu’elle n’a jamais quitté son poste, quand on la confronte. C’est notre copain qui explique son infidélité ainsi : « J’ai vu des messages de ton ex sur facebook (totalement imaginaires !), du coup par désespoir j’ai couché avec la cousine de mon pote. » Ou bien celui avec qui l’on partage un logement, qui vole nos clés de voiture qu’on sait laisser systématiquement sur le chiffonier dans l’entrée, et qui nous aide ensuite à retourner l’appart pour les chercher tout en disant « Tu vois, c’est pas moi, sinon je t’aiderais pas à chercher ». Ou bien cette ex qui utilise notre compte Amazon pour acheter des dizaines d’articles qu’elle se fait livrer à son domicile, et répondra « C’est pas ma faute si t’es un acheteur compulsif et que tu t’es planté dans l’adresse de livraison. »
En d’autres termes, c’est une technique pour faire douter la victime de sa perception, de ses valeurs, de sa propre mémoire… À côté du gaslighting, le simple mensonge est bien dérisoire.
Les plus prompts à comprendre sont ceux qui ont côtoyé la perversion narcissique, ces personnalités qui présentent un dysfonctionnement dans leurs interactions et qui utilisent la manipulation mentale, le déni, des comportements totalement différents en fonction des personnes et des situations… Ces manipulateurs pratiquent les « contre-récits » que je vous ai donnés en exemple et semblent totalement dénués de limites.
Pourquoi les gaslighters agissent-ils ainsi ? Celui capable d’empathie se pose la question.
Et c’est justement ce dénominateur que l’on n’a pas en commun avec les PN. Il y a un retard ou une absence, dans leur développement psychique, des capacités d’empathie qui auraient dû se mettre en place durant l’enfance. Une sorte de vide à la place de ce chaudron émotionnel que l’on porte en soi.
Quand on les observe de près, on voit chez eux, par intermittence, une forme de grand désespoir qu’ils doivent constamment combler. Et le combler, c’est se nourrir de l’impact qu’ils arrivent à avoir sur autrui, par la souffrance réelle ou supposée qu’ils peuvent générer. D’où leur recherche constante de conflits, qu’ils auto-entretiennent pour exister et pour échapper à l’insupportable avec lequel ils vivent au quotidien : eux-mêmes. Quelle tristesse. L’empathie, notre capacité à ressentir, à nous réjouir, à se réjouir pour autrui, c’est le plus beau de l’expérience humaine. C’est notre capital le plus précieux, celui qui ne nous quitte jamais, comme autant de diamants qui brillent en nous.
Le nom en anglais vient de Gas Light, une pièce américaine adaptée au cinéma en1944. Ingrid Bergman y est victime de manipulation psychologique par son mari. Il manipule des éléments de leur environnement, y compris en affaiblissant l’éclairage au gaz dans la maison. Lorsqu’elle pointe ce changement, et tous les autres, il lui affirme qu’elle se trompe, dans le but de la faire passer pour folle y compris auprès de leur entourage. Vous comprenez l’idée ? En français, j’ai croisé les termes de « détournement cognitif » ou encore « malveillance sournoise… », ce dernier issu des travaux de Christel Petitcollin.
Comme le gaz, cette violence est inodore, difficile à déceler, potentiellement dangereuse. Et quand on la vomit, cette violence et ceux qui la perpétue, on fait quoi ?
Parce qu’il est là, leur paradoxe. Quand ils attaquent, qu’ils volent, qu’ils mettent en danger, qu’ils insultent puis nient qu’ils ont dépassé les bornes, qu’ils détruisent les biens les plus précieux de leur victime… ils agissent par désir de garder une place centrale dans la vie de celui ou celle dont ils sont obsédés. Mais ce faisant, ils créent le vide autour d’eux. Ou d’elles.
Parce que l’histoire ne dit pas que la victime doit perdre pied. Qu’elle va perdre ses repères et ses capacités de perception. Justement parce qu’on commence à savoir qu’il existe, ce mécanisme de gaslighting, et que les victimes les plus affûtées ne sont dupées de rien. Elles savent que l’air autour de ces manipulateurs est irrespirable. Et qu’elles n’ont plus qu’une chose à faire. Elles se lèvent et elles se cassent.*
Et le rapport avec le roman en cours d’écriture ? Patience, vous verrez.
* Clin d’oeil à une tribune indignée phénoménale signée Despentes. Sur une autre mascarade. Tout aussi irrespirable.


Laisser un commentaire